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EN SAVOURANT " PÈLERINAGE" DU BOSSA COMBO

Aug 5
10 min read

J'ai du mal à croire que cette version de "Pèlerinage" du Bossa Combo est un enregistrement en direct. Elle se rapproche tellement de l’originale enregistrée en studio quatre ans plus tôt. Ce morceau, dont je me propose d’analyser le texte, est l'un des joyaux qui ornent le disque "Accolade" de cet orchestre. Il me rappelle tant de beaux souvenirs de jeunesse!


Il est plausible que " Pèlerinage " ait été publié en 1978. Cette publication, je m'en souviens, a eu lieu quelques mois après la visite d’Andrew Young, alors ambassadeur des États-Unis auprès de l'ONU, en Haïti, en août 1977. Sitôt après le départ de ce prestigieux congénère, pasteur, militant des droits civiques aux côtés du Dr. Martin Luther King, Jr. et ancien maire d'Atlanta, notre pays allait connaître l'émergence de la presse indépendante. Pour jeter la poudre aux yeux du peuple, la propagande gouvernementale claironnera à tout bout de champ " la politique d'ouverture du président à vie de la République". Allez voir!


À ce moment-là, le répertoire riche et varié du Bossa Combo comprenait des pièces telles que "Courage", "Vanité", "Pèlerinage", "Chère madame", "Respectez Toto", etc. Je faisais alors, je crois, la seconde. C’est feu mon cousin, le Dr Pierre-Henri Latortue, alors étudiant à la Faculté de médecine et admirateur de ce groupe, qui m'avait offert ce merveilleux opus.


Les trois premières citées étaient alors jugées assez osées par les responsables politiques. Ceux-ci avaient désapprouvé des passages tels que "yon pati ki jwenn yon pati pa jwenn", " ou menm ti pwason pa syv gwo kouran", "se pase nap pase nou pa vin pou rete, sou latè beni tout n'est que vanité" et " Genyen lontan map trennen  / Nan yon chimen kalvè / Kwa devan m, mwen pa sa rive. "  Mais souvent, comme le dit l'adage, le malheur des uns fait le bonheur des autres. En effet, ils avaient même fait sourire M. Idalbert Pierre-Jean, notre professeur de sciences sociales. Dans ses cours, il démasquait presque ouvertement les dérives dictatoriales du régime.


La sortie de ces œuvres musicales coïncidera avec des événements socio-politiques qui allaient ébranler les fondements de la dictature. Les grognards du jean-claudisme avaient du pain sur la planche. D’un côté, la fondation, en mai 1978, de la Ligue Haïtienne des droits humains par Me. Gérard Gourgue les avait inquiétés sérieusement. En plus, un an plus tard, notamment vers l’été 1979, les chefs de partis politiques, Me Grégoire Eugène, avec sa revue "Fraternité" et son " Plaidoyer en faveur des partis politiques", et le pasteur Sylvio Claude, avec son bulletin "Conviction", avaient galvanisé l’opposition.


De l’autre côté, un travail de conscientisation sérieux a été entrepris auprès de la jeunesse par des journalistes courageux, on dirait enhardis après l’assassinat le 1er juin 1976 de Gasner Raymond, l’un des fers de lance du Petit Samedi Soir. Ses brillants collègues, dont Jean-Robert Hérard, Pierre Clitandre, Dany Laferrière, Carl-Henri Guiteau, etc., loin de se laisser gagner par la peur, n’avaient ni baissé les bras ni hypothéqué leur plume. Audacieux, ils avaient continué de défier le régime. Il sied également de signaler, parmi d’autres, la vaillance des jeunes journalistes de "Coquerico" de Constant D. Pognon, dont Camy Dépas, Jackson Pierre-Paul, etc., et de "Regard", dont Sonny Bastien, Morrison Paul, etc.


Dans la presse parlée, l’émission de Marcus Garcia et d’Elsie Ethéart sur Radio Métropole, la Konbit Pitit Kay d’Evans Paul (dit Konpè Plim) sur Radio Cacique, les éditoriaux de Jean Dominique, les analyses de Michèle Montas, les interventions de Richard Brisson, ainsi que la présentation des nouvelles de 21 h par Konpè Filo (de son vrai nom Anthony Pascal) et Lilianne Pierre-Paul sur Radio Haïti étaient devenus des incontournables.

D'autres créateurs s’étaient également mis de la partie. La sortie, en juillet 1978, de " Pèlin Tèt " de Frankétienne, puis, plus d’un an plus tard, de " Debafre " d’Evans Paul et de Rodrigue Montfleury de la Troupe KPK, ainsi que d’autres pièces de théâtre, avait échauffé la bile des autorités. Des poètes tels que Richard Brisson, Camy Dépas, Jackson Pierre-Paul, Huggens Voltaire et tant d’autres encore publiaient des œuvres qui enthousiasmaient les jeunes assoiffés d'un changement durable au sein de la société.


Revenons à nos moutons. Vers la fin de 1977, certaines chansons dérangeaient le Palais national, notamment celles de "Manno et Marco". Peu après, quelques-unes du Bossa, surtout "Vanité", "Courage" et "Pèlerinage" avaient l'air de "pwen" destinés aux grosses légumes du gouvernement. En effet, ceux-ci et leurs proches vivaient dans un luxe ostentatoire tandis que les trois quarts de la population croupissaient dans une pauvreté presque absolue.


Je revois encore la flotte de "Pajero" climatisées des apôtres du parti unique passant à toute allure à côté des "bourrétiers" (portefaix), des marchands de " fresco ", des "Madan Sarah" et d'autres membres du secteur informel. Ces chômeurs déguisés "boskaient " la vie " sur le macadam plein d'ombres de Port-au-Prince", pour reprendre cette ligne du Dr. François Duvalier dans son poème " Les sanglots de l'exilé ".


La réalité est que, malgré la promesse que l’ancien préfet de Port-au-Prince, Windsor Day, nous avait faite en 1963 dans sa pièce " Reddition " et les propagandes quotidiennes du speaker et dramaturge Dieudonné Poméro sur les ondes de La Voix de la Révolution duvaliériste (ancien Radio Commerce), La Saline ne s’était jamais transformée en " yon dezyèn Bisantnè ".


Au contraire, au fil du temps, les fils et filles de ces "bourrétiers" et de ces "Madan Sarah" étaient devenus des "ti loray kale", "Ti Saintanise" ou des "ti madichon", même sous le régime de 1957. Comme jadis l'étudiant Duvalier, ils avaient "frappé en vain à toutes les portes". Mais les dirigeants d'alors avaient bouché les oreilles pour ne pas entendre " les sanglots de ces exilés ". Quelle contradiction!


C'est ce statu quo révoltant que dénonçaient, ne serait-ce que timidement, Claude Desgrottes, Jean-Claude Dorsainvil, Raymond Cajuste, Rodrigue Toussaint, Jean-Robert Damas et d’autres compositeurs du Bossa Combo dans "Pèlerinage", "Courage", "Vanité", etc. Ce qui m'a toujours étonné, c'est que cette formation, à tort ou à raison, était considérée comme "dyaz Jean-Claude". J'ai débattu de cette question plus d'une fois avec certains de ses membres, dont Jean Jean-Pierre, Adrien Jeannite, Mario de Volcy, Jean-Claude Dorsainvil et mon excellent ami Raymond Cajuste.


En tout cas, il est indéniable que le jeune président avait toujours manifesté son attachement au Bossa Combo. Cependant, il faut avouer en toute objectivité que cet orchestre s’était tout de même démarqué des Amazones de Guinée, groupe musical féminin qui constituait une machine de propagande au service du régime d’Ahmed Sékou Touré, ou même du TP OK Jazz, dans le cas du Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo), dirigé à ce moment-là par le maréchal-léopard Mobutu Sese Seko.


Plongeons-nous à présent dans "Pèlerinage". Il s’agit d’une fantaisie en deux strophes. Les vers semblent naturels, brodés par les doigts d’un artiste sensible. Dès le début, tourmenté par la souffrance de ses frères, il décrit sans euphémisme les tourments de toutes sortes auxquels, depuis trop longtemps, sont exposées les masses haïtiennes. Il a assimilé leurs déboires à un calvaire et n’a pas oublié de rappeler que: " Genyen lontan map trennen  / Nan yon chimen kalvè." Pour lui, la population, tenaillée de toutes parts, portait une lourde croix. S’est-il écrié: " Kwa devan m, mwen pa sa rive. " Dans un tel cas, il ne peut que  "… chante pou sa ki ale … chante pou sa ki rete…"


Profondément religieux et maniant habilement notre culture, le barde poursuit son œuvre en utilisant la langue quotidienne de l’arrière-pays, celle qu’il avait héritée de ses vacances à Source-Matelas et à Cabaret, deux lieux qu’il a toujours aimés charnellement. Il affirme : " Si ou di m se lawon goch / Ma di w se lawon dwat / Lè nou rive anwo na fè yon ti koze!"


En effet, vers la fin des années 1970, la paysannerie, la classe ouvrière, ces éternels gagne-petits, les sempiternels chômeurs et la jeunesse se sentaient vraiment fatigués sous le poids de l’immobilisme gouvernemental. Pour indiquer leur ras-le-bol, le chanteur-compositeur s’est mis dans leur peau et s’est lamenté en ces termes : " De pye mwen kase / Mwen santi bwa a bouke / Mwen pa sa mache..."


La seconde strophe fait découvrir un Raymond Cajuste encore plus rêveur, donnant un ton plus nuancé à ses propos. Il utilise un jeu de couleurs encore plus harmonieux, en nous rappelant que : " Si solèy se granfrè mwen / Bri kè m se bon zanmi mwen / Ansanm nou te dyaze. "


Il faut un véritable sens de la solidarité humaine pour comprendre la souffrance de l’artiste. Il lie deux thèmes majeurs de la littérature haïtienne : la séparation et l'espoir de futures retrouvailles : "Yon jou li fè agoch / Mwen menm mwen vire adwat / Se depi lè sa a nou te separe."


Et la rencontre imaginée par Raymond Cajuste se veut spirituelle. Il rappelle que " Chimen kalvè se chimen lamitye  " et nourrit l’espoir que " Na va rankontre". Peut-être avait-il pensé à cet air d'espoir évangélique:" Kan lapèl la ap fèt nan syèl la, nou va la !"


L’auteur y a également laissé libre cours à son imagination, à sa sensibilité et à sa connaissance approfondie du terroir. Quand il a saupoudré l'inspiration finale du proverbe créole " yo pa pote kouraj nan makout Zaka", il a justement fait allusion à la divinité vodou de l'agriculture et du travail, qui nous invite à travailler la terre et à faire preuve de courage et de discipline. C’est le son d’un tocsin qu’on entend souvent dans les plus profondes contrées de Plaisance, de Fond-des-Nègres, de Gilbert, etc. Sur ce point, je donne raison à mon grand ami Evens René qui voit en " Pèlerinage" un hymne mélancolique dédié aux épreuves endurées, façonné pour nous inspirer la force de les surmonter ".


Peu après le succès de l'album " Accolade ", Ti Manno, il faut l'avouer, tant avec le DP Express qu'avec son groupe " Gemini All Stars", allait se montrer un peu plus tranchant. Des tubes tels que " L'argent", " Corigé ", "Exploitation", " Nan danje" et d’autres peuvent étayer notre assertion. Inutile de dire que cette bête de la scène gonaïvienne était devenue l'une des bêtes noires de ceux que Me. Gérard Gourgue avait coutume d’appeler " les génies de la dégénérescence ".


Qu’en est-il de l’aspect musical? "Pèlerinage" est l'œuvre d'un ensemble dont la dextérité de chaque exécutant flatte les sens du mélomane averti et sensible. La touche raffinée d'Adrien Jeannite fait rêver autant que celle de Loulou Étienne, de Ti Tonton Duroseau ou d'Edner Guignard. À la contrebasse, Harold Mathieu, issu de la grande tradition musicale gonaïvienne, a interprété sa partition avec une remarquable maîtrise, assurant avec brio la relève de Claude Desgrottes, figure de proue reconnue dans ce domaine. À la batterie, Mario de Volcy s’est surpassé comme jadis Daniel Mayala, Charles Delva ou Luc Philippe.


À mon goût, " Pèlerinage" fait partie des plus ravissants titres de " compas", mieux encore de " compas direct ". Il se laisse entendre et se laisse danser sans aucune difficulté. La douceur qui s’y dégage est purement féerique, comme c’est le cas pour " Liberté " du Magnum Band, " Oupila " de Fred Paul, popularisé par Dadou Pasquet, " Malere " des Frères Déjean, "Ozanana" des Skah Shah, "Adelina" de GM Connection, " Love to love you Baby " (Djet-X) et d'autres petits bijoux du " compas direct".


Je me demande lorsque, vers la fin de 1958, peu après la tournée de l’Ensemble Aux Calebasses aux États-Unis (27 avril 1958 – 19 juin 1958), le maestro Nemours Jean-Baptiste, de concert avec Kreutzer Duroseau, Richard Duroseau, Julien Paul, Jean Emmanuel " Thalès" Jabouin, Franck Brignolle et d’autres encore, jetait les bases du compas direct au Palladium Night Club avec son " Ensemble Nemours Jean-Baptiste ", s’il avait rêvé d’un tel triomphe ?


Précisons que l’Ensemble Aux Calebasses, qui a cessé d’exister le dimanche 22 juin 1958, ne jouait pas du compas direct. L’Ensemble Nemours Jean-Baptiste se produira pour la première fois le vendredi 27 juin 1858 au Théâtre de Verdure. À partir du samedi 5 juillet 1958, il élira domicile au Palladium Night-Club (à Carrefour), entreprise de Sénatus Lafleur, ancienne gloire du football haïtien. C’est peu après cette date que le compas direct sera créé.


En outre, le dynamique maestro s’était-il imaginé que ce genre allait, quelques années plus tard, donner naissance à des monstres sacrés comme Dadou Pasquet, André Déjean, Yves Arsène Appolon, Henri Célestin, Robert Martineau, Jean-Elie " Cubano " Telfort, Georges Loubert Chancy, Gérard Daniel, Claude Marcelin et tant d’autres encore ? En fait, chacun d’eux, à sa manière, a contribué à placer le compas direct à ce niveau d’excellence.


À ce tournant, il est important de faire deux mises au point. D’abord, le compas direct n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec la méringue, bien qu’on les confonde trop souvent malheureusement. Pour reprendre Herby Widmaier, l’un de nos anciens meilleurs chanteurs et musiciens : " Peut-être qu’on peut trouver dans le compas direct des bribes de certains genres de notre folklore, et cela s’arrête là." (Entrevue de LCSJ avec Herby Widmaier, 29 octobre 2004). Jean Emmanuel " Thalès" Jabouin, le premier trompettiste à avoir joué le compas direct, m'a appris : " Le compas n’a aucun lien avec la méringue. Ce sont deux rythmes nettement différents… " (Entrevue de LCSJ avec Jean Emmanuel " Thalès" Jabouin, 17 juin 2004.)


Ensuite, force est d’admettre qu’avec la cadence rampa du maestro Webert Sicot, le compas direct constitue l’une des danses les plus suaves de la musique caraïbéenne. En fait, ce dernier genre se classe parmi les créations musicales les plus marquantes qu’ait connues l’Amérique latine au cours du XXe siècle, du Mexique jusqu’à la Terre de Feu. Cependant, comme l’ont toujours soutenu Anton Werner Jaegerhuber, Augustin Bruno, Luc Jean-Baptiste, Lina Mathon Blanchet, Antalcidas Murat, Guy Durosier, Raoul Guillaume, Émerante de Pradines, Félix Guignard et sans parler des grands connaisseurs de notre Bureau d’Ethnologie, la méringue est la musique nationale de la République d’Haïti.


Pour ne pas prendre " zanana pou Suzanne " dans ce contexte alarmant de "voye monté " dans lequel n'importe qui, avec des connaissances cruellement limitées sur l’histoire de la musique haïtienne, se présente comme " analyste musical ", il serait utile de lire " La méringue: danse nationale de la République d’Haïti" de l’historien Jean Fouchard et " Histoire de la musique en Haïti " du compositeur et musicologue Constantin Dumervé.


Et c’est dommage que nous ayons choisi de rejeter la méringue, un genre musical si beau, si sublime, un patrimoine culturel biséculaire d’une si grande importance ! Le côté le plus ironique et le plus révoltant de l’affaire est que la République dominicaine ait conservé et enrichi sa " merengue", fille, que nos voisins le veuillent ou non, de notre méringue, cette méringue haïtienne que le grand pianiste cubain Bebo Valdés a appelée " un ritmo noble ". Franchement, c’est à n’y rien comprendre ! Ainsi va notre pays ! Et c’est dommage !


En tout cas, "Pèlerinage " de Raymond Cajuste, exécuté avec maestria par le Bossa Combo, fait partie des fleurons de la musique populaire haïtienne, tous genres confondus. Près d’un demi-siècle après sa sortie, ce chef-d’œuvre est encore de saison. Le savourer encore aujourd’hui offre à toute âme éprise de justice sociale la douce sensation d’accompagner les masses méprisées dans leur interminable pèlerinage.


Louis Carl Saint Jean


 
 
 

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