KENSCOFF : COMBIEN DE MASSACRES FAUDRA-T-IL ENCORE ?

Plus de quarante civils auraient été massacrés récemment à Kenscoff. Si ce bilan se confirme, il ne s’agira malheureusement pas d’un événement isolé dans l’histoire récente d’Haïti, mais d’un nouvel épisode dans une succession de tueries qui, depuis plusieurs années, semblent s’inscrire dans une tragique continuité. Plus troublant encore, plusieurs informations circulant autour de cette attaque indiquent que les menaces contre Kenscoff auraient été connues avant le passage à l’acte et que les autorités en auraient été informées. Je ne suis pas en mesure de confirmer indépendamment cette affirmation. Toutefois, qu’elle soit finalement démontrée ou non, une question demeure incontournable : comment une attaque d’une telle ampleur peut-elle encore se produire dans un pays où les autorités affirment depuis des années que le rétablissement de la sécurité constitue leur priorité absolue?
Haïti n’en est malheureusement plus à son premier massacre. En novembre 2018, La Saline fut le théâtre d’une tuerie documentée notamment par le Réseau National de Défense des Droits Humains et par les Nations unies. Des dizaines de personnes furent tuées, des femmes violées et des habitations incendiées. En 2019 et 2020, le quartier de Bel-Air connut à son tour plusieurs attaques meurtrières. Les rapports du RNDDH, de la BINUH et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ont documenté des assassinats, des incendies et des déplacements forcés de populations. Puis vint Village-de-Dieu. En mars 2021, une opération de la Police nationale d’Haïti s’y transforma en véritable carnage. Plusieurs policiers furent tués dans des circonstances qui traumatisèrent profondément la population.
Depuis, les massacres, les enlèvements, les viols collectifs, les déplacements forcés et la destruction de quartiers entiers se sont multipliés. Les rapports successifs de la BINUH et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ont documenté l’expansion spectaculaire de la violence armée ainsi que l’affaiblissement progressif de l’autorité de l’État. Pourtant, depuis près de cinq ans, nous entendons presque exactement les mêmes discours : les autorités promettent de rétablir la sécurité, de reprendre les territoires perdus et de neutraliser les gangs. Pendant que les gouvernements parlent, les gangs avancent.

Ils ont progressivement encerclé la capitale, contrôlé des axes stratégiques, provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes et paralysé à plusieurs reprises l’aéroport international Toussaint Louverture, obligeant notamment à suspendre des vols commerciaux. Voilà peut-être l’un des symboles les plus humiliants de l’effondrement de l’État haïtien : des groupes armés peuvent perturber l’accès aérien à la capitale d’un pays de plus de onze millions d’habitants, tandis que les autorités continuent à présenter la situation comme si elle demeurait sous contrôle.
Pendant ce temps, une partie du gouvernement, du secteur privé, de la société civile et des élites semble parfois observer la désintégration du pays avec une inquiétante passivité. Nous ne traversons plus une crise ordinaire. Nous assistons à un effondrement méthodique de l’autorité publique, et le massacre de Kenscoff devrait nous obliger à poser les questions que nous semblons constamment éviter.
Quelque chose ne tourne pas rond dans ce pays.
Comment expliquer que des hommes lourdement armés puissent annoncer leurs intentions, se déplacer, attaquer des communautés, massacrer des civils et, dans certains cas, repartir sans rencontrer une résistance proportionnelle de l’État? Comment expliquer qu’après chaque catastrophe, les mêmes responsables apparaissent devant les caméras, prononcent les mêmes phrases et retournent ensuite à leurs fonctions comme si rien ne s’était passé?
Dans une société fonctionnelle, lorsqu’une catastrophe sécuritaire de cette ampleur survient, les responsables doivent répondre à des questions précises, rendre des comptes et, lorsque les défaillances sont manifestes, en tirer les conséquences politiques et administratives. En Haïti, au contraire, les massacres s’accumulent tandis que les responsabilités semblent se dissoudre.
Après Kenscoff, le directeur général de la Police nationale s’est rendu sur place et a promis, selon les propos rapportés, une réponse proportionnelle aux groupes armés. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a tenu un discours similaire. Mais soyons sérieux : combien de fois le peuple haïtien a-t-il déjà entendu cette chanson? À force de répéter des promesses sans résultats perceptibles, les paroles de l’État perdent leur valeur. Le plus grave est peut-être que les gangs eux-mêmes ne semblent plus les prendre au sérieux.
La responsabilité, toutefois, ne s’arrête pas au gouvernement. Quel type de secteur privé accepte de poursuivre ses activités pendant que le pays qui rend sa richesse possible s’effondre autour de lui? Existe-t-il encore une société civile suffisamment organisée, indépendante et préoccupée par l’intérêt collectif pour imposer un véritable rapport de force? Où sont les élites intellectuelles? Où sont les universités, les organisations professionnelles, les chambres de commerce et les autorités morales?
Il faut également poser une question plus profonde : comment expliquer qu’une population puisse subir pendant des années un tel niveau d’humiliation, de peur, d’insécurité et de violence sans qu’une véritable mobilisation nationale finisse par émerger? Comment un peuple finit-il par organiser sa vie à l’intérieur de l’enfer, jusqu’à normaliser ce qui devrait être absolument intolérable? Cette question dépasse la politique; elle touche également à la psychologie collective et à la capacité d’une société à résister à sa propre banalisation de la souffrance.
La communauté internationale, et particulièrement les États-Unis, doivent aussi être interrogés. Comment peut-on observer pendant des années la désintégration institutionnelle d’un pays voisin sans remettre profondément en question les politiques qui ont accompagné cette désintégration? Combien de gouvernements, de transitions, de missions internationales et de formules politiques faudra-t-il encore expérimenter avant d’admettre que quelque chose a fondamentalement échoué?
Une question inconfortable mérite également d’être posée : une telle catastrophe humanitaire et sécuritaire serait-elle tolérée avec la même patience si elle se déroulait au cœur d’un pays européen? Pourquoi Haïti semble-t-elle toujours bénéficier d’un seuil de tolérance exceptionnellement élevé lorsqu’il s’agit de la souffrance humaine? La question est difficile, mais elle ne peut plus être évitée.
Voici maintenant l’un des aspects les plus déconcertants de la situation actuelle : on continue à parler d’élections. Mais comment convaincre une population que l’on est capable d’organiser des élections nationales alors que l’État demeure incapable de lui garantir le droit élémentaire de circuler, de travailler, d’aller à l’école ou simplement de rester en vie? Dans quel pays, sous quelle autorité et avec quelles garanties de sécurité ces élections pourraient-elles réellement se tenir?
Haïti dispose pourtant d’une Police nationale, d’une armée embryonnaire, d’une présence internationale de sécurité et de millions de dollars engagés dans différentes initiatives, équipements, contractants et dispositifs sécuritaires. Malgré tout cela, les résultats demeurent extraordinairement peu convaincants.
Au cours d’une récente conférence consacrée à la défense, le commandant en chef des Forces armées d’Haïti, le lieutenant-général Derby Guerrier, aurait déclaré que les gangs disposent de davantage d’armes que les forces armées du pays. Si ces propos ont été rapportés fidèlement, ils méritent une réflexion extrêmement sérieuse. Qu’est-ce qu’une population déjà terrorisée doit comprendre lorsqu’un responsable chargé de sa défense lui annonce publiquement que ceux qui la massacrent sont mieux armés que l’État censé la protéger?
Au-delà de la dimension militaire, il faut mesurer l’impact psychologique d’une telle déclaration. Un responsable de la sécurité nationale ne communique pas seulement des informations; il communique également l’autorité, la capacité et la confiance de l’État. Lorsqu’il donne publiquement l’impression que celui-ci est impuissant, il ne rassure pas la population. Il renforce le sentiment d’abandon.
Il faut enfin poser la question la plus simple : si les responsables chargés de la sécurité échouent continuellement, pourquoi demeurent-ils responsables de la sécurité? Si les stratégies ne fonctionnent pas, pourquoi les conserve-t-on? Si les institutions sont incapables de remplir leur mission, pourquoi personne n’est-il tenu responsable? Et pourquoi les puissances étrangères continuent-elles à soutenir des architectures politiques qui, manifestement, n’ont pas permis de rétablir un minimum d’autorité publique?
À un certain moment, l’incompétence répétée cesse d’être simplement une faiblesse administrative. Elle devient un problème politique. Et lorsqu’elle coûte des vies humaines, elle devient une question morale.
Les morts de Kenscoff ne peuvent pas simplement devenir de nouveaux chiffres dans la longue comptabilité macabre de notre effondrement. Ce sont des femmes, des hommes, des parents, des enfants et des citoyens qui avaient droit à la protection de leur État. Nous ne pouvons pas continuer à organiser des conférences, prononcer des discours, publier des communiqués et promettre des réponses proportionnelles pendant que nos compatriotes continuent de mourir.
Haïti mérite mieux, et le peuple haïtien mérite mieux.
Il est temps que chaque responsable politique, militaire, économique, diplomatique et institutionnel comprenne une chose fondamentale : gouverner signifie répondre de ce qui arrive à ceux que l’on prétend gouverner.
À Kenscoff comme ailleurs, le sang versé exige désormais beaucoup plus que des paroles. Il exige des réponses, des responsabilités et, surtout, des résultats.
Assez.





Comments