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Face au chaos : certains peuples résistent et d’autres s’effondrent


Général Sadio Camara, ministre de la Défense du Mali (22 mars 1979–25 avril 2026) - Crédit photo: [File: Fanny Noaro-Kabr/AFP]
Général Sadio Camara, ministre de la Défense du Mali (22 mars 1979–25 avril 2026) - Crédit photo: [File: Fanny Noaro-Kabr/AFP]

Face à des violences extrêmes et à des États fragilisés, certaines sociétés parviennent à se mobiliser et à opposer une résistance collective, tandis que d’autres s’enfoncent dans la fragmentation et l’impuissance. Du Mali à Haïti, ces trajectoires contrastées interrogent les ressorts profonds de la résilience nationale, entre histoire, leadership, cohésion sociale et rapports de force internationaux.

 

Pas plus tard qu’hier, j’échangeais avec mon ami malien, Gaston Koné, dont le père fut à la fois diplomate et militaire. À travers ses mots, ses images et ses silences, j’ai perçu bien plus qu’un simple récit : une nation sous attaque, mais debout.

 

L’attaque terroriste qui a coûté la vie au ministre de la Défense du Mali, le général Sadio Camara, le 25 avril 2026, visait clairement à terroriser la population et à projeter l’image d’un État affaibli. Selon Gaston, les assaillants ont utilisé un véhicule piégé, provoquant une explosion d’une extrême violence. La mosquée située à proximité de la résidence du ministre, ainsi que plusieurs habitations avoisinantes, ont été gravement endommagées. Les débris ont même atteint la maison familiale de mon ami, brisant les vitres de la chambre de sa mère, située à plusieurs maisons de l’épicentre.

 

Le général Sadio Camara n’était pas une figure secondaire de l’appareil d’État malien. Il occupait une position centrale au sein du pouvoir militaire issu des coups d’État successifs de 2020 et 2021. Son influence dépassait le seul champ militaire : il était largement perçu comme l’un des acteurs les plus déterminants de la transition en cours, certains analystes le considérant même comme un potentiel futur dirigeant du pays.

 

L’attaque qui l’a visé prend d’autant plus de relief qu’elle s’est produite dans un espace hautement stratégique. Kati, ville natale de mon ami Gaston, est un centre militaire fortement sécurisé situé à environ quinze kilomètres au nord-ouest de Bamako. C’est également là que réside le président de transition, Assimi Goïta. Frapper en un tel lieu constitue un signal d’une portée politique et symbolique majeure.

 

Selon des informations rapportées par des agences de presse internationales, l’attaque a également coûté la vie à des membres proches de la famille du général, notamment l’une de ses épouses ainsi que deux de ses petits-enfants. Cette dimension tragique souligne la violence indiscriminée de ces actions et leur impact profond sur le tissu social.

 

Mais ce qui devait être une démonstration de force s’est transformé en révélateur de résilience.

 

« Ils pensaient semer la panique, mais ils ont trouvé un peuple debout », m’a confié Gaston. Malgré la peur, les habitants ne se sont pas dispersés. Au contraire, ils ont investi les rues, certains à mains nues, pour prêter main-forte aux forces de sécurité. Plusieurs assaillants ont été arrêtés sur place. « Ce sont des lâches », a-t-il ajouté, évoquant le recours à des explosifs. Selon lui, tous les terroristes impliqués dans l’attaque ont été neutralisés : « L’armée a fait son travail. » Dans sa ville natale de Kati, les jeunes se sont mobilisés aux côtés des militaires pour traquer d’éventuelles cellules dormantes. « Plus que jamais, nous sommes unis », a-t-il conclu, avec une fierté perceptible.

 

En l’écoutant, mon esprit s’est tourné vers Haïti.

 

Né et ayant grandi dans ce pays, je ne suis pas étranger à la violence. Je me souviens des affrontements internes entre factions militaires — notamment entre la caserne Dessalines et le Palais national sous le général Prosper Avril. Je revois encore ses interventions télévisées, évoquant l’usage d’« obus » lors de ces conflits. C’était la première fois, en tant que jeune, que j’entendais le son réel de la guerre. Ces épisodes, loin d’être isolés, apparaissent aujourd’hui comme les prémices d’un processus de dégradation sécuritaire qui a culminé dans la situation actuelle.

 

Les parallèles entre le Mali et Haïti sont troublants — mais leurs trajectoires divergent.

 

Dans les deux cas, l’État est confronté à des formes de violence armée qui remettent en cause son autorité. Dans les deux cas, des facteurs externes sont régulièrement évoqués pour expliquer la persistance des crises. Au Mali, plusieurs analyses ont mis en lumière le rôle d’intérêts géopolitiques liés aux ressources naturelles, notamment l’or et l’uranium. En Haïti, l’histoire des interventions internationales — de l’occupation américaine (1915–1934) aux missions onusiennes plus récentes — a profondément marqué les dynamiques institutionnelles et la souveraineté nationale.

 

Cependant, la différence majeure réside dans la réponse collective.

 

Au Mali, malgré les divisions politiques, une certaine cohésion nationale semble se manifester face à la menace. En Haïti, la fragmentation sociale et politique affaiblit toute tentative de réponse concertée. Aujourd’hui, des groupes armés contrôlent entre 75 et 80 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. L’aéroport international est officiellement fermé, bien que des vols militaires et privés y circulent encore.

 

Dans ce contexte déjà critique, une autre réalité interpelle : des compagnies aériennes profitent de la situation en imposant des tarifs de billets exorbitants, exploitant sans retenue la détresse d’une population déjà asphyxiée. Ce phénomène illustre une crise plus profonde — une érosion des repères éthiques au sein même des acteurs nationaux.

 

Par ailleurs, plus de deux cents partis politiques revendiquent l’accès au pouvoir, sans pour autant proposer de réponses structurées à la crise actuelle. L’absence de leadership clair, combinée à une dépendance persistante à l’égard d’interventions extérieures, renforce un sentiment d’impasse.

 

Et pourtant, des signaux d’espoir subsistent. Des jeunes engagés, parfois isolés, continuent de proposer des solutions concrètes, témoignant d’un potentiel inexploité.

 

La question demeure : pourquoi, face à des défis similaires, certaines sociétés parviennent-elles à mobiliser leurs forces vives, tandis que d’autres peinent à se rassembler ?

 

La réponse ne peut être simpliste. Elle implique des dimensions historiques, culturelles, institutionnelles et psychologiques. Mais une chose est certaine : aucun peuple ne peut durablement déléguer sa survie.

 

Malgré tout, je refuse de céder au fatalisme.

 

Je reste convaincu que le peuple haïtien, à l’instar de tant d’autres, finira par se relever — à condition de retrouver en lui-même les ressorts de la conscience collective, du courage civique et du leadership éclairé.

 

 

—Georges Bossous, Jr. est psychothérapeute de profession. Il est le fondateur et directeur général de Word and Action, Inc. ainsi que de la Haitian American Leadership Initiative, Inc. Il est également co-fondateur de la Fondation Vertières. Animateur engagé, il est le directeur de l’émission hebdomadaire OPINION, diffusée sur les ondes de Radio Mega. Militant de la justice sociale, analyste politique respecté et voix influente dans le paysage médiatique haïtien et de la diaspora.

 
 
 

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