Haïti — le cri d’une jeunesse face à l’effacement
- Georges Bossous, Jr.

- Apr 20
- 5 min read

Lorsque mon amie Stéphanie Jusma a partagé avec moi cette vidéo TikTok de Ariana Milagros Lafond, je ne savais pas que j’allais être confronté à une telle déflagration émotionnelle. Je n’ai pu la regarder qu’une seule fois. À chaque tentative de la revoir, mes yeux s’embuaient, incapables de contenir ce qui montait de l’intérieur.
Dans sa voix, j’ai entendu bien plus qu’un simple témoignage. Je me suis dit que Sanité Bélair et Cécile Fatiman auraient été fières d’elle. Ce n’était pas seulement une jeune femme qui parlait. C’était un peuple. C’était un cri. Le cri ancien, profond, presque sacré d’Haïti.
En quelques phrases, Ariana Milagros Lafond a su traduire ce que des générations entières portent en elles depuis plus de deux siècles : la douleur, la dignité, la résistance… et surtout, l’espérance.
« Un jour, Haïti changera. Nous sommes riches de cœur. Nous avons déjà tout prouvé. Un jour, nous aurons la paix en Haïti. »
Ces mots n’étaient pas simplement prononcés. Ils étaient incarnés. Ils ont traversé mon être comme une larme, réveillant à la fois la souffrance et la fierté d’appartenir à ce peuple.
Une jeunesse qui refuse l’effacement

Ariana n’est pas une voix isolée. Elle est le symbole d’une génération. Une génération qui, malgré le chaos, refuse de disparaître. À seulement 19 ans, étudiante en diplomatie et relations internationales, suivie par des millions de jeunes à travers le monde, elle porte Haïti sur la scène internationale — non pas comme une victime, mais comme une force de proposition.
Lors de la 8ᵉ édition du House of Challenge à Lomé, au Togo, elle n’a pas simplement participé. Elle a triomphé. Face à des candidats venus de plusieurs pays, elle s’est distinguée par la rigueur de son projet, axé sur la nutrition infantile et la formation professionnelle des jeunes — deux piliers essentiels pour toute nation qui aspire à se reconstruire.
Mais au-delà de la victoire, c’est la posture qui interpelle. Ariana incarne cette nouvelle élite émergente : connectée, consciente, enracinée, mais tournée vers le monde.
Le peuple en quête d’espoir
La réaction des Haïtiens face à Ariana est révélatrice. Elle n’est pas un simple engouement. C'est un signal sociologique. On l’a vu avec Chef Leen Excellent, capable de tenir 192 heures de cuisine pour célébrer notre culture. On l’a vu avec Abigail Alexandre, brillante lauréate d’Eloquentia. On l’a vu avec nos footballeurs, dont la qualification à la Coupe du monde a plongé tout un peuple dans une rare euphorie collective — et chaque fois que Duckens Nazon, capitaine de la sélection nationale, fait trembler les filets, comme jadis Manno Sanon, c’est toute une nation qui vibre, qui se reconnaît et qui se relève, ne serait-ce qu’un instant.
À chaque évènement similaire qui se produit : le peuple s’embrase. Pourquoi ? Parce que le peuple haïtien est en quête de repères. Il cherche désespérément une branche à laquelle s’accrocher pour ne pas tomber complètement. Il cherche des figures qui lui rappellent qu’il est encore capable de grandeur.
Ces moments d’unité ne sont pas anodins. Ils révèlent une vérité profonde : nous ne sommes pas morts. Nous sommes simplement étouffés sous le poids d’un système qui ne nous ressemble pas.
La réalité est que notre jeunesse abandonnée et notre nation prise en otage.
Mais derrière ces moments d’espoir se cache une réalité brutale que nous ne pouvons plus ignorer. Selon des rapports récents des Nations Unies, les enfants et adolescents représenteraient près de 50 % des membres des groupes armés en Haïti. Dans le même temps, jusqu’à 80 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est aujourd’hui sous l’influence ou le contrôle de ces groupes (ONU, 2024–2025).
Que faut-il comprendre d’une telle situation ?
Qu’un ensemble de jeunes, souvent non scolarisés, sans formation, issus de l’extrême pauvreté, a pu, en l’absence d’un État fonctionnel, prendre en otage la capitale d’un pays entier. Ce constat, à lui seul, devrait nous glacer le sang.
Et pourtant, au lieu de nous limiter à la peur, nous devrions nous poser une question fondamentale : que serait devenue cette jeunesse si elle avait eu accès à l’éducation, à l’encadrement, à des opportunités ? Combien d’ingénieurs, de médecins, de leaders, enseignants avons-nous perdus ? Combien d’Ariana, d’Abigail, de Leen, de Nazon avons-nous abandonnés ?
Je me souviens encore des paroles d’un ami de New York, qui me rappelait une réflexion que j’avais faite dès 1994 : « Il y a des centaines de milliers d’enfants dans les rues de Port-au-Prince. Si même un tiers d’entre eux était armé, personne ne pourrait circuler dans la capitale. »
Cette projection, qui paraissait à l’époque extrême, a aujourd’hui des allures de réalité.
Je me souviens également, étant jeune, d’avoir vu des enfants errer près de l’encien Teleco sur la Grand-Rue (Blvd Jean-Jacques Dessalines), inhalant du ciment et d’autres substances pour survivre à la misère. Un jour, en 1992 un enfant s’est approché du tap-tap dans lequel je me trouvais. Il tenait une arme — probablement un calibre .45 — et m’a dit : « Donne-moi 5 dollars, je te la donne. Elle est neuve. » Le véhicule est reparti, mais moi, je suis resté figé, silencieux, jusqu’à mon arrivée à l’école.
Ce souvenir n’est pas anecdotique. Il est précurseur. Il annonçait déjà, de manière presque prophétique, ce que nous refusions de voir : une génération sans guide et sans repère, progressivement aspirée par la violence comme seule forme d’existence et de reconnaissance.
Aujourd’hui, ce qui relevait autrefois de l’exception est devenu la norme. Et ce qui aurait dû nous alerter à temps est désormais une réalité que nous subissons collectivement.
Une élite absente face à une jeunesse en sursaut
Car il faut avoir le courage de le dire : la situation actuelle n’est pas un accident. Elle est le produit de la démission des élites et de la putréfaction du système politique haïtien.
Il faut avoir le courage de dire que la situation actuelle n’est pas un accident. Elle est le produit de la démission des élites et de la putréfaction du système politique haïtien. Pendant des décennies, une génération entière a été abandonnée, livrée à elle-même, sans encadrement, sans vision, sans avenir.
Aujourd’hui, ces jeunes pleurent, ce qu’ils n’ont jamais pu dire avec des mots : le droit de vivre, de respirer, d’exister dans un pays sûr et digne.
Mais une question demeure fondamentale : Allons-nous continuer à les perdre ?
Allons-nous les voir partir, ou pire, les voir sombrer davantage dans le découragement et le désespoir ? Ou allons-nous enfin comprendre que leur salut est indissociable du nôtre ?
Un peuple plus grand que ses tragédies
Ce que révèle Ariana, ce que révèlent Leen, Abigail, Nazon et tant d’autres, c’est que nous sommes bien plus que la somme de nos échecs.
Nous sommes un peuple qui, malgré tout, continue de produire de l’intelligence, de la créativité, de la résistance.
Ces jeunes ne sont pas des exceptions. Ils sont les manifestations visibles d’un potentiel collectif immense encore enfoui.
Je dois avouer que dans mes moments de doute, ce sont ces jeunes qui me redonnent espoir. Peut-être… juste peut-être… Haïti a encore une chance. Mais cette chance dépendra de notre capacité à entendre ce cri. Car aujourd’hui, une génération entière nous appelle. Non pas à la pitié… mais à la responsabilité.
Reste à savoir si quelqu’un aura enfin le courage de répondre.
—Georges Bossous, Jr. est psychothérapeute de profession. Il est le fondateur et directeur général de Word and Action, Inc. ainsi que de la Haitian American Leadership Initiative, Inc. Il est également co-fondateur de la Fondation Vertières. Animateur engagé, il est le directeur de l’émission hebdomadaire OPINION, diffusée sur les ondes de Radio Mega. Militant de la justice sociale, analyste politique respecté et voix influente dans le paysage médiatique haïtien et de la diaspora.





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