Intervention régionale et souveraineté : la position du président Luis Abinader face à la crise haïtienne
- GEORGES BOSSOUS JR
- Mar 3
- 5 min read

Comme des millions d’Haïtiens, j’ai écouté avec stupéfaction la déclaration du gouvernement dominicain appelant les acteurs politiques haïtiens à préserver la « cohésion institutionnelle » et à maintenir leur soutien au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Ce communiqué, émis par le ministère dominicain des Relations extérieures, présente Saint-Domingue comme un garant de la stabilité régionale, alors même qu’Haïti traverse une profonde fracture institutionnelle.
Une question s’impose toutefois : le président Luis Abinader dispose-t-il de l’autorité morale nécessaire pour commenter les affaires internes d’Haïti alors que les politiques de son administration à l’égard des Haïtiens ont été à maintes reprises critiquées par des instances internationales de défense des droits humains ?
Un record d’expulsions et de préoccupations humanitaires
Depuis 2022, les expulsions d’Haïtiens depuis la République dominicaine ont atteint des niveaux sans précédent. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 250 000 Haïtiens ont été renvoyés en 2023 seulement, parmi lesquels des femmes, des enfants et des personnes ayant des démarches légales en cours. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des cas d’expulsions collectives, de profilage racial, de séparation de familles et de violations des garanties procédurales.
En octobre 2022, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a appelé les autorités dominicaines à suspendre les expulsions vers Haïti, invoquant la situation sécuritaire et humanitaire catastrophique dans le pays. Le principe de non-refoulement, pilier du droit international, interdit de renvoyer des personnes vers un territoire où leur vie ou leur sécurité seraient menacées.
Par ailleurs, des organisations haïtiennes telles que le GARR (Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés) ont recensé de nombreux cas de mauvais traitements, de violences collectives et d’homicides visant des Haïtiens sur le territoire dominicain. Il ne s’agit pas d’allégations isolées, mais de tendances documentées par plusieurs observateurs internationaux.
Rhétorique ultranationaliste et silence politique
Une autre dimension préoccupante réside dans la montée de groupes ultranationalistes en République dominicaine, dont le discours anti-haïtien est ouvertement assumé. Plusieurs analystes caribéens ont souligné la diffusion de récits présentant les Haïtiens comme une menace démographique ou sécuritaire.
Le plus troublant n’est pas uniquement l’existence de ces groupes, mais l’absence de condamnations claires et constantes de la part des plus hautes autorités de l’État. Le silence politique face à des propos extrémistes peut être interprété comme une forme de tolérance. Or, l’absence de dénonciation explicite contribue à banaliser des discours qui alimentent la xénophobie.
Le mur frontalier et la question de la souveraineté
En 2021, le président Abinader a lancé unilatéralement la construction d’un mur frontalier de plus de 160 kilomètres. Présentée comme une mesure de sécurité contre la contrebande et la migration irrégulière, cette initiative s’est déroulée sans qu’aucune vérification technique bilatérale publique ne soit documentée afin de garantir le strict respect de la ligne frontalière internationale.
À ce jour, aucun rapport public n’indique que l’État haïtien ait procédé à une évaluation indépendante pour s’assurer de l’absence d’empiètement territorial. En matière de souveraineté, le silence ne constitue pas une neutralité ; il révèle une vulnérabilité.
La crise du canal en 2023 a également illustré cette asymétrie. Lorsque des agriculteurs haïtiens ont exercé leur droit souverain de construire un canal d’irrigation sur le territoire haïtien, le gouvernement dominicain a réagi par la fermeture des frontières, la suspension des échanges commerciaux et la restriction de l’espace aérien. Le déploiement de troupes a suivi. Bien que ces mesures aient été présentées comme des décisions relevant de la sécurité nationale, elles ont été perçues en Haïti comme des actes de coercition économique.
Stabilité régionale et circulation des armes
La crise sécuritaire haïtienne ne peut être dissociée de la circulation transnationale des armes. Des rapports des Nations Unies ont confirmé que la majorité des armes alimentant la violence des gangs en Haïti proviennent de l’extérieur du pays, notamment des États-Unis, transitant par des circuits maritimes et terrestres régionaux. Aucun rapport officiel n’accuse directement les autorités dominicaines de complicité ; cependant, la porosité des frontières et l’insuffisance des mécanismes régionaux de contrôle constituent un problème structurel.
La stabilité régionale exige une coopération sécuritaire effective, non des déclarations politiques sélectives.
La responsabilité haïtienne
Il serait intellectuellement malhonnête d’attribuer la crise haïtienne uniquement à des acteurs extérieurs. La classe politique haïtienne porte une lourde responsabilité dans l’effondrement institutionnel. Le différend public entre l’ancienne ministre des Affaires étrangères Dominique Dupuy et des membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), à propos de sa position ferme face aux pratiques dominicaines d’expulsion, est documenté. L’ancien membre du CPT, Lesly Voltaire, avait publiquement jugé cette position excessive — un geste interprété par de nombreux Haïtiens comme un recul diplomatique.
Lorsqu’un gouvernement hésite à défendre ses citoyens à l’étranger, il affaiblit sa capacité de négociation. Comme l’a écrit le philosophe politique Achille Mbembe, la souveraineté postcoloniale est souvent compromise non seulement par la pression extérieure, mais aussi par l’érosion interne de la responsabilité politique. La souveraineté ne survit pas à la lâcheté.
L’argument de la prudence
Certains soutiennent qu’Haïti doit se montrer prudente afin d’éviter des représailles contre les Haïtiens vivant en République dominicaine. Cette logique entretient toutefois un déséquilibre structurel. L’histoire démontre que les concessions faites par crainte ne garantissent pas une sécurité durable ; elles peuvent au contraire encourager les positions les plus dures.
Le silence ne protège pas les migrants ; il les expose davantage.
Autorité morale et légitimité diplomatique
Le président Abinader est légitimement en droit de défendre les intérêts de son pays. Mais l’autorité morale en diplomatie régionale exige cohérence et constance. Un gouvernement supervisant des expulsions massives, critiqué par des agences onusiennes et opérant dans un climat marqué par des discours anti-haïtiens documentés doit faire preuve de prudence lorsqu’il se positionne en conseiller de stabilité.
Comme le rappelait Hannah Arendt, l’autorité ne repose pas sur la force, mais sur la légitimité — et la légitimité requiert une cohérence éthique.
Conclusion
La question n’est pas celle de la souveraineté dominicaine. Elle concerne l’asymétrie entre la fragmentation interne d’Haïti et l’affirmation diplomatique de son voisin. La crise haïtienne a créé un espace d’influence extérieure — mais l’influence ne doit pas se transformer en tutelle informelle.
Si Haïti veut restaurer sa dignité, elle doit reconstruire sa cohésion interne. Si la République dominicaine aspire à un respect régional durable, elle doit aligner ses politiques migratoires et sécuritaires sur les standards internationaux des droits humains et condamner sans ambiguïté toute rhétorique extrémiste.
Faute de quoi, toute intervention — rhétorique ou politique — sera perçue non comme un geste de solidarité, mais comme une posture d’opportunisme.
Haïti n’a pas besoin de tuteurs. Elle a besoin d’un leadership responsable — chez elle comme chez ses voisins.





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