Histoire, mémoire et prise de décision politique: Le cas de Fabre Nicolas Geffrard et le concordat de 1860
- Georges Bossous, Jr.

- Mar 5
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Updated: Mar 7
Par Roselor François, M. Ed.; M.A.; Ph.D —Tradruit part Georges Bossous, Jr. M.S.

"Moun ki swe pou ou se pou li w chanje chemiz"
(Proverbe haytien)
Dans une conversation avec l’universitaire haytien Pierre W. Orelus (2010) citée dans le livre « The Occupier and the New Occupied », Noam Chomsky affirme que dans la lutte contre les inégalités sociales et la domination culturelle, la première chose que les intellectuels doivent faire, c’est de toujours raconter les faits tels qu’ils sont. En d’autres termes, ils doivent toujours dire la vérité. Dans des pays comme Hayti, poursuit professeur Chomsky, les intellectuels doivent impérativement réécrire l’histoire parce qu’elle a été écrite en sens inverse. Quand on analyse en profondeur les paroles du célèbre linguiste, on finit par conclure qu’il a parfaitement raison puisque que la mémoire et la vérité historique ont le double pouvoir d’offrir à un peuple une meilleure compréhension de sa réalité et de l’aider à bâtir un avenir meilleur.
Selon l’historien Marc Block, « C’est de l’ignorance du passé que naît l’incompréhension du présent. » Et bien avant Block le chinois Sima Quian (145-86 avant J.C.) enseignait que « Ceux qui n’oublient pas le passé sont maîtres de l’avenir. » L'homme a de ce fait le souci du futur, c'est-à-dire, le souci d'entrevoir ce qui sera à partir de ce qui est et de ce qui était (Duquette, 2011). C’est ce que les historiens modernes appellent la conscience historique. Pour tout dire, la mémoire et la connaissance de la vérité historique ont la vertu de rendre les prises de décision politique efficaces et d’ouvrir les portes d’un futur très riche. Par contre, oublier le passé, ignorer ou déformer la vérité historique peut tout aussi conduire à des prises de décision exécrables et compromettantes pour l’avenir d’un pays. Pour illustrer, nous considérons dans ce texte le cas du gouvernement de Guillaume Fabre Nicolas Geffrard en 1860 qui offre l’un des meilleurs exemples de l’histoire d’Hayti.
En 1860, Géffrard et les élites de l’époque auraient dû suivre les traces du Père fondateur qui après l’indépendance nationale avait décidé d’accorder la nationalité haytienne à un groupe de prêtres catholiques français bien spéciaux. Ces derniers étaient des missionnaires révolutionnaires qui, à l’instar des Jésuites, avaient ouvertement pris position en faveur de nos ancêtres Africains. En d’autres termes, ils étaient devenus anticolonialistes et anti-esclavagistes. À ce sujet, Jean Fritzner Étienne (2014) a rapporté ce qui suit : « Dans ses Notes sur l’histoire religieuse d’Haïti, le père Cabon affirme que l’insurrection des esclaves divisa les ecclésiastiques en deux groupes: l’un opta pour les Blancs et l’autre pour les esclaves. Parmi les partisans de ces derniers, il cite le P. Philippe Roussel, le P. Sulpice et l’abbé de Lahaye. L’historien français Philippe Delisle fait des observations similaires. Il précise qu’en 1791, certains prêtres prennent le parti des colons, tandis que d’autres embrassent la cause des esclaves. »
En réalité, 80 % des prêtres du Nord avaient pris position contre le système colonial esclavagiste et avaient même participé à la lutte pour l'indépendance du pays. De surcroit, « En novembre 1803, l’église s’affranchit de la domination française » (Clorméus, 2014). Ainsi, les prêtres français épargnés par Jean Jacques Dessalines étaient tous anticolonialistes, anti-esclavagistes et appartenaient à une structure condamnée par Rome et la France (Delisle, 2003). Avec ces religieux anti-français, l’éducation haytienne aurait pu conserver toute la culture anticolonialiste de la Révolution haytienne.
Malheureusement, selon Lewis Clorméus (2013), « Quelques années après l’indépendance nationale, le sentiment anti-français suscité par la mémoire de l’esclavage et de la colonisation a lentement cédé le pas à une francophilie parmi les élites haïtiennes. » En réalité, en moins d’une décennie, les souvenirs de toutes les horreurs, terreurs, atrocités, tortures, calamités, abominations, souffrances, douleurs et tous les crimes du régime colonial français avaient été comme par magie effacés de la mémoire des élites créoles (noirs et jaunes). Toute la férocité du système colonial esclavagiste français à Saint-Domingue était tombée dans l’oubli total. Et, pour avoir oublié ce passé horrible, le président Geffrard et son équipe allaient prendre l’une des pires décisions qui aujourd’hui s’est révélée très catastrophique pour Hayti.
Durant les longues négociations qui ont mené à la signature du Concordat de 1860, Géffrard et les élites du pays n’ont pas pris en considération le statut, le rôle et la fonction de l’église catholique apostolique romaine à Saint-Domingue. En particulier, ils ont fait fi de l’attitude et de la position de certains ordres religieux face au colonialisme et à l’esclavage. S’ils avaient prêté attention à l’histoire de la colonisation, ils auraient pu bien négocier cet accord et le rendre profitable pour le pays. En signant cet accord, Géffrard et son équipe ont certes commis une grosse bêtise mais l’erreur fatale n’a pas été la signature du Concordat en soi mais plutôt son application, particulièrement, le choix du personnel enseignant qui allait préparer les futures générations d’Haytiens/nes. Car, quel gouvernement sensé aurait choisi de confier l’éducation de ses enfants à d’anciens colons ennemis, qui pis est, conservateurs, monarchistes esclavagistes, racistes, rétrogrades, et par-dessus tout, incompétents?
L’article 2 du Concordat prévoit que « l’autorité religieuse pourra…en accord avec le gouvernement, fonder les établissements religieux qu’elle jugera nécessaire ». Toutefois, « En contrepartie de ces avantages économiques, l’article 4 et 5 du concordat accorde au Président de République le privilège de nommer les archevêques et les évêques » (François, 2010). En fait, l’article 5 stipule ce qui suit : « les archevêques et les évêques, avant d’entrer dans l’exercice de leur ministère pastoral, prêteront directement serment entre les mains du Président d’Haïti….Les Vicaires Généraux, les Curés et les Vicaires des paroisses, ainsi que tous les membres de la hiérarchie ecclésiastique, tous les chefs d’école ou institutions religieuses prêteront, avant d’exercer leur office, entre les mains du Président d’Haïti, le même serment que celui des Archevêques et des Évêques ».
Le président Geffrard avait donc le droit de veto sur le choix du clergé catholique. Fort de ce pouvoir coercitif et de récompense, s’il n’avait pas eu un grand trou dans sa mémoire, ou s’il n’avait pas été trop fasciné par l’arrivée prochaine des sauveurs bretons, il aurait compris que l’ordre des Jésuites devrait être le bon choix pour Hayti. Si les élites haytiennes n’avaient pas été complètement amnésiques, elles auraient pu se rappeler qu’à Saint-Domingue, les Jésuites avaient défié tout l’appareil impérialiste occidental pour prendre position en faveur de nos ancêtres Africains. Elles auraient dû se souvenir que c’était à cause des Africains esclavagisés que l’ordre des Jésuites avait été dissous par le Vatican sous la pression des nations européennes esclavagistes.
Dans son livre Histoire des Antilles françaises, Paul Butel (2007) a souligné quelques-unes des actions exemplaires qui distinguaient les Jésuites des autres ordres religieux présents à Saint-Domingue. Selon cet historien, « Les Jésuites prenaient un soin particulier des esclaves en créant les « curés des nègres » qui au Cap, surent adapter le culte aux besoins de ces fidèles. » Butel (2017) a ajouté que « …les colons et parmi eux les plus ‘éclairés’, tel un Hilliard d’Auberteuil, reprochaient aux Jésuites d’avoir toléré ces coutumes africaines. À leurs yeux, elles permettaient aux nègres de faire corps, de se rassembler, et d’y retrouver des éléments des cultes africains… ». Comme on peut le voir ici, ces religieux prônaient déjà le respect de la culture locale. Ils avaient eux-mêmes appris les langues des Africains et avaient introduit dans le culte les « coutumes africaines au nombre desquelles la danse et la musique ». Par conséquent, avec les Jésuites, les Haytiens auraient eu la chance de recevoir une éducation anticoloniale dispensée dans leur langue et leur culture.
En outre, d’une manière générale, les Jésuites ont réussi à obtenir une place spéciale dans l’histoire du catholicisme et se sont fait connaître comme des gens le plus souvent progressistes. Par exemple, dans l’histoire récente de l’église, on a noté que le grand virage de l’église vers la démocratie, à partir du Concile de Vatican II, entre 1963 et 1965, a été l’œuvre du père John Courtney Murray, un influent et éminent intellectuel jésuite américain. Les Jésuites sont également appréciés pour leur traditionnel engagement contre l’injustice et l’exploitation des faibles. Le film hollywoodien « La Mission » avec Robert De Niro et Jeremy Irons, contient une belle leçon de leur courage dans la défense des autochtones de l’Amérique latine pendant la période coloniale.
Enfin, si le Québec a réussi à faire une Révolution tranquille, c’est en grande partie grâce à une élite éclairée et progressiste et surtout grâce à des leaders qui ont pour la plupart reçu leur éducation chez les Jésuites. Par exemple, René Levesque l’un des principaux artisans de cette Révolution a été formé chez les Jésuites de Gaspé, puis au Collège Saint-Charles-Garnier de Québec, une autre école jésuite. En outre, il faut également souligner la présence d’une autre grande institution jésuite à Montréal qui était et continue d’être très fréquentée par les éléments de la classe moyenne québécoise. Il s’agit du Collège Jean de Brébeuf, un bastion des élites québécoises.
Ainsi, Géffrard et les élites auraient dû choisir les Jésuites en application du proverbe haytien « Moun ki swe pou ou se pou li w chanje chemiz. Mais, à cause de l’ignorance de cette tranche d’histoire, ils avaient raté une chance historique d’offrir à leur pays un bel avenir. À noter que sous le gouvernement de Jean Jacques Dessalines, le numéro 12 de la Gazette politique et commerciale d’Hayti, publié le jeudi 31 janvier 1805, rapportait des informations concernant l’ordre des Jésuites. Et, qui plus est, au moment où le gouvernement de Géffrard s’apprêtait à signer le Concordat, des Jésuites se montraient concernés par la situation d’Hayti et étaient très préoccupés par la signature de cet accord. D’après ce qu’a déclaré Philippe Delisle (2003), « Un jésuite venu de Guyane française souligne en 1860 que Géffrard désire conclure un traité avec Rome car il est imprégné de culture européenne.
Le congréganiste note que la plupart des bonnes familles, le président lui-même, font élever leurs enfants en France, les jeunes filles à Nantes dans les communautés religieuses. » Par conséquent, Géffrard et son équipe auraient pu solliciter l’aide des Jésuites pour l’éducation au lieu de confier le cerveau du petit haytien à ces religieux bretons conservateurs, monarchistes, pro-esclavagistes, sexistes, racistes, et par-dessus-tout, incompétents. Mais, hélas, ils avaient choisi sans hésiter de faire venir en Hayti toutes sortes de missionnaires bretons. Parmi ces derniers il y avait un peu de tout. Et le pire, il y avait des missionnaires bretons qui n’avaient rien à voir avec l’enseignement parmi lesquels d’anciens militaires. Selon Philippe Delisle (2003), ces Bretons étaient pour la plupart des monarchistes qui fuyaient les idéaux de la Révolution française. Ils voulaient à tout prix quitter la France. Ils n’avaient donc pas les compétences requises pour accomplir la distinguée mission qui consistait à faire ressortir ce qu’il y avait de meilleur chez l’enfant haïtien. En d’autres termes, ils n’avaient pas la capacité pour développer la créativité de l’élève haytien pour faire apparaitre son génie.
La façon d’appliquer le Concordat n’augurait rien de positif pour Haïti. Avec des Jésuites à la place des fidèles de Jean-Marie de la Mennais (F.I.C) et d’Anne-Marie Javouhey (Sœurs de Saint-Joseph de Cluny), les élites haytiennes auraient pu éviter le pire au pays. Elles auraient pu empêcher au Concordat de 1860 de devenir ce qu’il est pour la société haytienne, c’est-à-dire, un vrai « Cheval de Troie ». Mais à cause de l’ignorance de l’histoire par Géffrard et les élites haytiennes, Anne-Marie Javouhey (1845), fondatrice de Saint-Joseph de Cluny (Sainte Rose de Lima), a pu mettre à exécution son plan démoniaque, à savoir, « préparer les éléments d’une population religieuse, morale, intelligente et laborieuse qui assurera la prospérité de notre pays [la France] et qui pourrait rendre de grands services à d’autres établissements fondés pour « moraliser, gérer et contenir la race noire » (citée par White & Daughton, 2012).
Dans son sens technique, l’éducation est un processus par lequel une société transmet délibérément d’une génération à l’autre ses connaissances, ses compétences et ses valeurs accumulées (A. T. Burcu cité par Mafeza, 2013). Malheureusement pour Hayti, Géffrard et son équipe ont confié à des missionnaires bretons malintentionnés la grande responsabilité d’assurer la transmission de leurs connaissances, compétences et valeurs à toute une série de générations d’hommes et femmes qui, à leur tour, ont retransmis aux générations d’après leur apprentissage tordu. En ayant opté pour l’aile mal intentionnée de l’église catholique à la place de l’aile bien intentionnée, Géffrard avait choisi de condamner Hayti à être ce qu’elle est, c’est-à-dire, un pays complètement divisé, affaibli, ravagé, appauvri et dominé par ses ennemis historiques. Géffrard a semé ce qu’Hayti possède aujourd’hui : « les élites les plus répugnantes » du monde. Mais, avec l’aide des Jésuites, Hayti aurait pu préparer des générations de femmes et d’hommes de caractère, instruits, compétents, patriotes, progressistes, aimants et moraux.





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